Redécouverte en 2021 d'œuvres des Incohérents 1881 - 1889

Publié le par MLG

Régulièrement, j'adresse une brève chronique sur une actualité des arts à des étudiants en arts. C'est une courte synthèse de faits marquants qu'il est important de ne pas zapper. Voici la dernière :

Qui sont les Incohérents ?

Ce sont des artistes qui se sont réunis autour de Jules Lévy, écrivain et éditeur gravitant dans de nombreux cercles à la fin du 19e siècle. Les Incohérents à l’origine n’avaient aucune ambition de faire école, preuve en est qu’ils se sont désignés eux-mêmes « fumistes ». Leur but était, par des œuvres amusantes, voire farfelues mais sans prétention, d’attirer des acheteurs rue Vivienne dans la galerie où ils les exposaient pour remplir une cagnotte destinée aux pauvres. Une sorte de vente de bienfaisance qui se renouvellera chaque année à partir de 1881. Et qui attirera une foule grandissante - on parle de queues immenses jusqu'à la Madeleine -, sera l'occasion de spectacles, de bals qui réuniront plusieurs milliers de personnes costumées, de dîners somptueux aux menus incohérents.

(source : BNF)

L'emballement de la critique pour les "maîtres incohérents" qui offraient de la fantaisie et du rire, le retentissement que lui fera la presse, qui prendra très au sérieux la contestation induite des "institutions artistiques" par leurs expositions, transformeront ce mouvement de bienfaisance en mouvement tout court. Un critique les appelle même "Les anarchistes de l'art". Voyez un peu quelques titres de leurs œuvres : L'Enterrement de la femme du cul-de-jatte par Uzès, Les Hommes et les Femmes sans torts ou Centaures par Kotek, Pierrot philosophe de Camille Langlois, et ainsi de suite. On parle d'"école incohérente", les exposants étant non seulement des peintres et des dessinateurs mais aussi des littérateurs qui écrivent incohérent comme La Ballade des poètes mobiles de Mac Nab ou La Marchande d'amour de Grenet. On compose aussi de la musique incohérente, valses et concerts, des pièces de théâtre. Un orchestre incohérent se forme, les noctambules se pressent en nombre à tous ces spectacles.

Une partition pour piano incohérente :

 

Une des œuvres incohérentes exposée par Henri Pille galerie Vivienne en 1884 :

HENRI PILLE : Le roi Dagobert (aquarelle).

Le bon roi Dagobert  a mis sa culotte à l'envers.
Le grand saint Éloi lui dit : Ô mon roi,
Vous n' pouvez donc pas
vous culotter mieux ?
Le monarque répond : C'est que Je suis Incohérent.

Je vous laisse juges de l'ambition de cet artiste devant cette parodie.

« Qu'est-il résulté de ce méli-mélo fantaisiste ? La plus étrange des expositions, visitée par des curieux qui s'esclaffent de rire quand ils ne prennent pas des airs mystifiés qui font rire les autres. L'essentiel c'est que l'argent ruisselle à grands flots dans l'aumônière des pauvres. L'espoir de l'organisateur n'a pas été trompé sur ce point », s’exclame un critique de l’époque.

Voilà comment raconte la naissance des Incohérents un journaliste en 1884 : « Je ne sais qu'une chose, c'est qu'un très aimable homme, Jules Lévy, a eu une idée originale pour faire tomber l'argent dans l'escarcelle des pauvres fillettes de l’Orphelinat des Arts et qu'il y a réussi.
Il a groupé autour de lui tous ceux de ses amis qu'il a pu réunir, et il a demandé à chacun d'eux, artiste ou bourgeois, un tableau, une sculpture, une œuvre quelconque en dehors des formules de l'Institut et même des règles du bon sens. »
(source : Le Voleur Illustré, 27/11/1884)

Amuser le public complice et déchaîner sa générosité, ce fut donc leur premier but et le succès immédiat pour ce mouvement éphémère - les expositions dureront 7 ans - et pas intellectuel du tout au départ. Savoir amuser et savoir s'amuser, ils le purent. Mais les Incohérents reprochèrent au fil de leurs manifestations à Jules Lévy d'avoir pris la grosse tête et de "viser l'Académie". Le mouvement s'estompa peu à peu de lui-même. Uzès rendit ce constat avec cette gravure : "Jules Lévy, l'éditeur des Incohérents, saint et martyr, enterrant l'incohérence et renonçant à ses triomphes malgré les supplications d’Émile Goudeau et de ses amis." Malheureusement, la représentation de cet enterrement n'étant pas disponible, je vous soumets cette illustration du même artiste :

Source : https://plummerzine.com/2018/12/23/henri-mayer-for-le-sifflet-2/

 

Cependant, leurs incohérences retinrent l’attention d’intellectuels et d'artistes qui les prirent au sérieux et les reprirent pour leur propre compte, cette fois sans philanthropie, remontant les arcanes de l'inconscient : les surréalistes avec Thierry Breton. Les Incohérents, par leur générosité armée de gouaille, suscitèrent une nouvelle page de l’histoire de l’art.

 

***

 

140 ans plus tard, les œuvres des Incohérents entrent au musée d'Orsay.

 

La ministresse de la culture, Madame Bachelot, les fait classer Trésor national

Nous voici au XXIe siècle. Les Incohérents sont presque tombés dans l’oubli lorsque, pour occuper leur déconfinement, des personnes rangent leur grenier et tombent sur une malle contenant 17 œuvres des Incohérents.

« Un miracle, sachant que le millier d'œuvres que compte ce mouvement sont, pour la plupart, introuvables. » s’exclame le Figaro (https://www.lefigaro.fr/arts-expositions/longtemps-disparues-des-oeuvres-des-arts-incoherents-retrouvees-et-classees-tresor-national-20210509) qui poursuit :

« Roselyne Bachelot a reconnu vendredi le statut de «trésor national» à dix-neuf œuvres du mouvement des Arts incohérents, précurseur au XIXe siècle de Dada et des surréalistes. La ministre de la Culture a annoncé qu'elles ont «vocation» à rejoindre le Musée d'Orsay. Ces objets d'art des Incohérents avaient été retrouvés, au début de l'année, en région parisienne dans une malle, chez des particuliers qui en ignoraient leur valeur. Par la suite, ils avaient été exposés par le galeriste parisien Johann Naldi. »

 

Voire pour plus de détails la page que leur consacre la Gazette Drouot :

https://www.gazette-drouot.com/article/les-arts-incoherents-du-mythe-a-la-realite/23891

 

 

 

Publié dans L'art vit

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